Arras Film Festival 2019 : « La comédie est un drame que l’on traite avec le rire », rencontre avec la réalisatrice Manele Labidi

A 35 ans, Selma quitte la France pour ouvrir un cabinet de psychanalyse dans le pays de son enfance, la Tunisie. Elle va alors (re)découvrir la société tunisienne après la révolution. « Un divan à Tunis » est à la fois une comédie légère et profonde. Rencontre avec la réalisatrice du film, Manele Labidi :

Manele Labidi

Manele Labidi, réalisatrice. @Axelle Auvray

« Pourquoi avoir choisi le métier de psychanalyste pour le personnage principal ?
Marlene Labidi : La psychanalyse permet de libérer la parole, c’est-à-dire de parler sans tabou et sans barrières. Pendant la dictature, on ne pouvait pas s’exprimer librement, surtout en ce qui concerne la politique. Après la révolution tunisienne, j’ai remarqué que la parole s’est libérée. La société est, d’un coup, devenue bavarde. Tout le monde avait un avis sur tout. Le changement a été radical, soudain. Comme si des bouteilles de champagne n’attendaient qu’à exploser après avoir été muselées pendant des décennies. La psychanalyse est aussi un moyen d’ausculter un pays post-révolutionnaire comme la Tunisie. Je trouvais ce choix d’autant plus intéressant que c’est un métier qui, par définition, a une dimension très neutre. Il est censé recueillir les paroles et permet à chacun d’atteindre sa propre vérité.

Quelles ont été les conséquences de la révolution ?
M.L : La révolution collective et politique est une première étape. Derrière, il existe une révolution individuelle que chacun mène à sa façon. Le personnage du boulanger, par exemple, se demande s’il est homosexuel ou transsexuel. La liberté qui est apparue suite à la révolution a permis aux personnes de s’exprimer mais aussi de se questionner. Seulement, quand on donne la possibilité à la société de s’exprimer, cela peut engendrer aussi le chaos et le bazar. La liberté, quand on l’obtient de manière brutale et non préparée, peut mener à des choses totalement incontrôlées. La Tunisie est en effet encore dans cette situation post-révolutionnaire. De ce fait, la psychanalyse permet aussi de se reconstruire et de trouver une cohérence.

On voit dans le film que Selma quitte la France pour retourner en Tunisie alors que les tunisiens veulent s’exiler en France. Existe-t-il, selon vous, un « chez soi » ?
M.L : Le « chez soi » est une notion très difficile à matérialiser surtout pour les enfants déracinés d’exilés ou d’immigrés. Toute sa vie, on cherche un « chez-soi ». Mais, en grandissant, on comprend que l’on peut vivre sans. On peut être chez soi partout et nulle part en même temps. Aujourd’hui, en France, beaucoup d’immigrés ne se sentent pas français car ils se sentent rejetés par différents discours. Ils fantasment donc sur le pays de leurs parents. Seulement, quand ils retournent dans leur pays d’origine, on leur dit « non tu n’es pas tunisien, algérien… ». Cela peut procurer de la souffrance dans sa jeunesse mais, en devenant adulte, on comprend que partout peut être chez soi. La seule solution est d’accepter l’idée d’un être hybride. On n’a pas besoin de se définir comme étant tunisien ou français. Il faut pouvoir se dire « je suis autant tunisien que français ».

Quel est le message principal du film ?
M.L : J’aimerais que les personnes, en sortant du film, changent leur regard sur le monde arabe. Ils doivent réaliser que sa population est finalement la même que la nôtre. Il ne se limite pas à des barbus qui posent des bombes ou à des femmes qui souffrent de la pression patriarcale. Dans le monde, il y a un panel de gens qui souffrent des mêmes problèmes.

Pourquoi avoir choisi l’humour pour traiter un sujet sociétal si sensible ?
M.L : La rire laisse place à la réflexion. Dans un film violent et grave, on a tendance à refouler la réalité et à l’oublier alors que lorsqu’on a ri, on est souvent plus apte à réfléchir. En fait, l’humour ouvre les cœurs. Suite à l’émotion, la réflexion prend sa place tranquillement. Grâce au rire, on peut faire évoluer les représentations. La comédie est toujours un drame que l’on traite avec le rire. ».

Paul Nölp (AESJ)

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