« Sympathie pour le diable » : entre cinéma, journalisme et histoire

Les explosions commencent avant même que l’image n’apparaisse. L’écran noir laisse place à Sarajevo, sous la neige et les bombes. Depuis les hauteurs de la ville, la caméra fixe nous laisse voir la fumée s’échapper des rues, les immeubles trembler et s’effondrer. Dans la grisaille, impossible de distinguer la population, mais ces quelques secondes nous plongent dans la gravité de ce qu’on va voir. Sobre, cette introduction nous extrait de nos sièges de cinéma pour, très vite, nous embarquer sur ceux de la vieille Ford Sierra de Paul Marchand. Avec “I’m immortal” inscrit sur la carrosserie, il sillonne la ville en siège, à toute allure, pour ouvrir les yeux de la communauté internationale. Le sentiment d’urgence transperce l’écran. 

Assis autour d’une petite table, au cœur du village du festival, une autre urgence s’impose. Alors que la projection, en avant-première, de son film va bientôt commencer, Guillaume de Fontenay prend le temps de raconter Sympathie pour le diable. Loin d’être avare, il ne retient aucun mot. En quatorze minutes, ce sont quatorze années de travail qu’il essaie de raconter. 

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“Tu veux pas connaître l’histoire avant de la raconter ?”

Sympathie pour le diable, inspiré du livre de Paul Marchand, suit le correspondant de guerre au coeur du conflit en Bosnie. Il raconte de l’intérieur le siège de Sarajevo et ses 400000 habitants. Comme le souligne le personnage dans le film, pour raconter l’histoire, il faut la connaître. Cette volonté de raconter Sarajevo, Guillaume de Fontenay la tire du choc qu’il a ressenti, en 1992, en écoutant les nouvelles de Bosnie. “La voix journalistique, c’était Paul Marchand”. Après la voix, il y a la publication du livre en 1997 qui le « bouleverse ». L’idée d’abord d’une pièce de théâtre, se transforme en synopsis en 2005, qu’il commence à travailler avec Paul Marchand en 2006. Une collaboration essentielle pour connaître l’histoire : “Parce que moi, je ne suis pas journaliste. Et encore moins journaliste de guerre. Et encore moins bosnien” souligne le réalisateur. 

“Vieux de milliers de mort”, Paul Marchand ne finira pas l’élaboration du film puisqu’il met fin à ses jours en juin 2009. Il était une “figure journalistique controversée”. De la guerre civile au Liban à Sarajevo il était révolté, en quête de vérité. Mais Guillaume de Fontenay  “ne veut pas ériger Paul en canon du journalisme ni en héros”. Loin d’être en accord avec toutes les critiques qu’il a pu faire aux autres journalistes de l’époque, et qui sont présentes dans le film, Guillaume de Fontenay partage avec lui « l’exigence d’aller au bout des sujets, au bout de l’information ». 

“On ne change rien, pas un mot, pas une virgule, rien !”

Dans cette recherche de vérité, Paul Marchand refuse à ses rédacteurs en chef toute modification dans ses reportages. Ce qui est en train de se passer doit être transmis tel quel, dur et cruel. Dans la réalisation du film, Guillaume de Fontenay poursuit ce même objectif. “J’ai essayé d’aborder l’histoire avec le plus de rigueur possible. J’ai essayé de faire une narration sensorielle parce que l’image vaut mille mots et que parfois, juste de ressentir la chose, on la comprend mieux qu’avec une narration classique”. Rigueur de ce qui est dit, mais aussi manière de filmer, le film est “cru de chez cru”. Les images en 4:3, format télévisuel de l’époque, et les nombreux plans en caméra épaule nous immergent dans l’action. La musique est aussi pensée pour ne pas jouer sur le récit, pour ne rien dramatiser. “J’ai juste voulu montrer les faits”. 

Les faits, dans Sympathie pour le diable, ce sont principalement ce que les journalistes vont voir et rapporter. Et nul besoin de sur-dramatiser. Le travail de correspondant et de photo-reporter est exposé dans toute sa complexité. “Par exemple, la première scène, d’un point de vue journalistique, c’est intéressant” explique Guillaume de Fontenay “On voit Vincent qui prend des photos de cette femme qui appelle à l’aide. Pour un spectateur normal, qui n’est pas journaliste, c’est intenable, c’est horrible. On se dit mais comment il peut faire ça, alors qu’elle demande de l’aide ? Mais s’il ne fait pas sa photo, il ne fera pas la Une, et s’il ne fait pas la Une, il ne communique pas le message. S’il ne communique pas le message, il ne sert à rien.”  Le réalisateur salue alors le travail de photographes comme Laurent Van der Stockt, Luc Delahaye, Gilles Peress, Emmanuel Ortiz ou Alexandra Boulat, dont la sœur a réalisé le casting du film. Ces journalistes, qui, en courte focale, se sont mis “à hauteur d’homme” pour raconter ce qu’ils voyaient, vivaient. 

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“On est pas ici à pour parler de nous ! On est ici pour parler d’eux, merde !”

La justesse comme mot d’ordre. Avec Sympathie pour le diable, ce mot unit le cinéma et le journalisme, pour se rapprocher de l’Histoire. Le rejet du sensationnalisme, exprimé violemment par Paul Marchand dans le film, rappelle la rigueur qu’appelle l’écriture de l’Histoire. Une écriture à laquelle, selon Guillaume de Fontenay, le cinéma peut participer. De son côté, il choisit dans ce premier long métrage d’élever la parole de témoins. Raconter l’Histoire de l’intérieur, loin du discours officiel. “Et tout ça sous l’oeil impassible de la communauté internationale” conclue souvent Paul Marchand, à la fin de ces reportages. Il est clair qu’à ces moments là “il sort de l’objectivité journalistique”, précise Guillaume de Fontenay, mais il témoigne de ce qu’il vit, s’implique dans le conflit. En tant que journaliste, il veut parler des habitants de Sarajevo, leur donner la parole. Ces reportages, ce sont les histoires des témoins et victimes de la guerre. Et ce sont ces histoires que le réalisateur veut faire entendre, pas seulement dans son film, mais aussi dans la situation mondiale actuelle. Pour lutter “contre la stigmatisation, contre la montée du nationalisme” et pour la prise de conscience des conflits :  “Je crois qu’on a laissé faire en Syrie depuis huit ans, on a laissé faire au Soudan, au Yémen, en Afghanistan, en Irak, en Libye, partout, et on oublie que les victimes sont des civils.” Même s’il ne peut pas être aussi précis que le documentaire, le cinéma comme l’entend Guillaume de Fontenay, par la force des émotions, “fait vivre un peu des conflits, intérieurs, réels, physiques”, ce qui bouleverse le spectateur. 

Alors qu’il est temps pour lui d’aller présenter son film au public, Guillaume de Fontenay finit par un plaidoyer pour le journalisme:  “quand on sait que le  président du pays le plus puissant du monde parle de fake news, quand on sait que d’autres emprisonnent leurs opposants politiques, emprisonnent aussi les journalistes, les torturent, les tuent, on a besoin de vous, aujourd’hui, pour raconter tout ça !”.  Finalement Sympathie pour le diable est un film sur Sarajevo, un bout de vie de Paul Marchand, une réflexion sur le journalisme, sur la vérité et sur l’Histoire. Mais surtout, c’est une incitation à la prise de conscience, un hymne pour un monde meilleur. C’est une explosion magnifiquement effrayante de réalité et d’émotions. Rendez-vous en salle le 27 novembre pour être pris dans le souffle. 

 

Laure d’Almeida

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