Arras film festival 2021 : Mes frères et moi ou un air de Pavarotti au quartier

Le bord de mer animé d’un quartier populaire, un ballon de foot qui s’agite sur le sable chaud, la berceuse des vagues qui déferlent : c’est sur une mélodie orientale aux notes de piano rythmées que s’ouvre le film. Comme un air de vacances, la parenthèse enchantée d’un soleil d’été qui répare, qui unit. Pourtant, Nour, 14 ans, se fait une promesse : « Je ferai en sorte que les choses changent ».

© DAVID KOSKAS – SINGLE MAN PRODUCTIONS

Ce lundi 8 novembre, le Festival du film d’Arras nous a fait découvrir le premier long métrage de Yohan Manca, « Mes frères et moi », issu de la sélection cannoise Un Certain Regard. Librement adapté de la pièce de théâtre « Pourquoi mes frères et moi, on est parti » de Hédi Tillette de Clermont Tonnerre, le film s’offre au spectateur comme une fresque sociale et lyrique, envoûtante et artistique. L’Art dont il est question est bien celui qui donne des armes, celui qui sauve une fratrie déchirée par les épreuves de la vie. Loin des films clichés ou fantasmés de banlieues, c’est un drame criant de vérité et porteur d’espoir.

Ses frères, et lui

C’est un amour fraternel qui lie Abel, Mo, Hédi et leur plus jeune frère, Nour. L’un, figure paternelle, cache derrière ses certitudes une sensibilité touchante ; le second – chemise à fleurs, lunettes teintées et boucles d’oreilles bling-blings – provoque par son charme à l’italienne ; tandis que le troisième représente bien le stéréotype d’un jeune de cité sans perspective d’avenir, entêté, ingérable, mais vulnérable. Quant au jeune Nour, ce ne sont ni les billets, ni les femmes, ni les trafics en tout genre qui l’intéressent, mais bien la musique. Cette musique, il la ressent, la vit : lui ne joue pas aux jeux vidéo, mais s’émerveille devant l’opéra, l’art le plus élitiste qui soit pour un jeune de banlieue et qui, pourtant, raisonne en lui comme une évidence, un besoin vital. Dans une scène bouleversante, caméra portée, sur les notes poignantes de « Una furtiva lagrima », il tente de masquer le bruit incessant des appareils médicaux de sa maman alitée, en soins palliatifs, sur laquelle ses frères veillent. « Coupe ta merde ! », ne cesse de lui répéter l’un de ses frères. Entre les murs aux papiers peints datés – recouverts par les photos d’enfance des garçons et les autocollants de joueurs de foot – de l’appartement familial bordélique où viennent s’entasser bouteilles d’alcool et sachets de cannabis, l’Élixir d’amour de Gaetano Donizetti retentit comme un cri de douleur et d’apaisement. Paradoxal. C’est pourquoi l’émotion est brute, sans artifice, elle nous prend comme une mélodie entrainante. Malgré la violence et la délinquance affichées, l’amour transperce toujours l’écran. Ces frères qui semblent tout gérer depuis la mort de leur père, et bientôt celle de leur mère, sont dépassés par cet amour qui semble pourtant les maintenir en vie.

© DAVID KOSKAS – SINGLE MAN PRODUCTIONS

Le chant : depuis son immeuble, une fenêtre sur le monde 

C’est en participant aux travaux d’intérêt général avec ses camarades turbulents, alors qu’il repeint les murs de son collège, que Nour reconnaît, à travers la porte d’une salle de classe, l’écho des orchestres qu’il aime tant. Lorsqu’il l’ouvre, c’est tout un monde qu’il découvre grâce à sa professeure de chant, Sarah. Cette fois-ci, la musique ne dérange pas, elle instruit, elle enrichit, lui fait voir les choses différemment, lui donne « de la force et de la joie ». Le père de la fratrie séduisait leur mère en lui chantant des airs italiens : cette sensibilité artistique, Nour l’avait déjà en lui. Dans son gilet jaune trois fois trop grand, peinture blanche sur les bras, de prime abord hésitant, presque insolant, il chante ses premières notes sur du Giuseppe Verdi et, bientôt, s’essaye au monument de l’opéra, Pavarotti. Tout comme lui à ses débuts, il ne sait lire la musique : « Moi j’imite, c’est tout ! ». Cette oreille absolue, la professeure de chant lyrique – interprétée telle une virtuose par Judith Chemla – l’avait très tôt remarquée. C’est l’éclosion d’une voix pleine de pudeur et de naïveté, dégageant une force spéciale et une maturité révélant une vie tourmentée par les dérives de ses frères et son vécu douloureux. L’une des scènes clés du films scelle une véritable complicité entre le garçon et sa professeure lorsqu’elle s’adresse – émue et bouleversée – à la mère du gamin, inerte : « Votre fils, il a quelque chose, peut être sûrement du talent ». Cette passion, Nour tente tant bien que mal de la transmettre à ses frères. On retiendra cette jolie scène lorsqu’il tend à son frère Mo un écouteur dans lequel résonne « La Traviata », alors qu’ils traversent la cité en scooter, enlacés. 

« La Travatia » – Luciano Pavarotti, Nuccia Focile, Royal Philharmonic Orchestra, Maurizio Benini

Des détails de mise en scène étonnants au service d’un scénario assez familier 

Ce qui saute aux yeux, ce sont les contrastes du film : sociaux, visuels, musicaux surtout. Scène marquante, lorsque des policiers font violemment irruption dans l’appartement des frères, tandis que la professeure de chant est présente, et qu’ils cassent sans aucune empathie le piano de Nour – à la mémoire si singulière car familiale –, à la recherche de stupéfiants. Les frères, habitués, réagissent avec humour et dérision tandis que la jeune femme finit au poste pour « outrage à agent », elle qui avait enseigné à Nour la discipline par le chant. Ces paradoxes, on les retrouve aussi dans les choix musicaux du réalisateur avec des scènes qui alternent rap français et opéra italien. Nous garderons en tête le plan de dos sur la veste de livreur de Nour : « Pizza Karim » sur fond sonore d’opéra.

© DAVID KOSKAS – SINGLE MAN PRODUCTIONS

Un univers sonore organique mais étonnant, que l’on associe à une palette de couleurs chaudes et solaires restituées par une pellicule 16mm qui poétise et romantise les scènes de quartiers, trop souvent dépeintes comme zones de conflits et d’insécurité dans les formats documentaires. On pense alors au cinéma italien comme celui de Federico Fellini, avec un scénario à la « Billy Elliot ». La caméra capte la plupart du temps non pas un visage, mais quatre, ceux des frères qui n’en forment finalement qu’un.    

En somme, un visuel esthétique, sobre et harmonieux, une bande originale réussie – signée Bachar Mar-Khalife –, des détails de mise en scène qui donnent au récit une puissance émotionnelle remarquable. On notera la spontanéité et la justesse du jeu du jeune Maël Rouin Berrandou, sans oublier ceux des trois autres frères, nouveaux visages du cinéma français à surveiller de près. 

L’art et la culture comme issues de secours, ou comment lutter contre le déterminisme social et redonner un souffle nouveau aux quartiers qui cachent bien souvent des jeunes pétris de talent, contraints à partir vers un avenir incertain, comme en témoigne la scène finale qui fait écho à la scène d’ouverture : « Demain je me demande à quoi ça va ressembler, demain ça joue de moins en moins au foot, demain je pars. ». Un exemple d’émancipation par le chant que l’on pourra trouver légèrement « romancé », enjolivé, presque facile. Pour Yohan Manca, c’est une partition (presque) sans fausses notes. 

Lou Hupel

Bande annonce « Mes frères et moi » (Yohan Manca), en salle le 5 janvier 2022.


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