Arras Film Festival 2021 : « L’Évènement », le film marquant d’Audrey Diwan

De nombreux malheurs peuvent frapper une femme au cours de sa vie. En 1963, à une époque où l’avortement est puni par la loi, Anne tombe enceinte. Étudiante d’origine modeste à l’avenir prometteur, cette dernière se retrouve confrontée à la dure réalité. La possession de son corps devient alors un combat.

Diffusé ce mardi 9 novembre au Megarama à l’occasion de l’Arras Film Festival, L’Évènement ne laisse pas de marbre. Réalisé par Audrey Diwan et adapté du roman éponyme d’Annie Ernaux paru en 2000, le film montre sans tabou la réalité d’une époque, révolue en France et pourtant bien actuelle ailleurs. Après avoir séduit le public avec son premier film Mais vous êtes fous, la réalisatrice remporte le Lion d’or à la 78e édition de la Mostra de Venise avec son nouveau long-métrage. Avortement clandestin, risque de mort, isolement… Audrey Diwan aborde de lourdes thématiques dans cette adaptation marquante de justesse.

L’avortement clandestin, entre violence et solitude

L’Évènement retrace l’histoire d’une jeune femme qui lutte à la fois pour sauver son avenir qui pourrait être compromis, mais aussi pour s’élever socialement. Ce drame ne ménage pas son public : les scènes sont longues, réalistes, presque douloureuses. « On a mal avec elle », explique Audrey Diwan dont l’objectif est atteint — une spectatrice allant jusqu’à faire un malaise durant la projection. L’avortement clandestin, ce n’est pas seulement prendre le risque de finir en prison et d’emmener son médecin avec soi. Le film met l’accent sur la solitude de son héroïne qui doit garder son secret. Si elle n’en parle pas à sa famille, cette dernière tente de se confier à plusieurs reprises, auprès de ses amis et de son amant, qui préfèrent la laisser tomber car le risque est trop grand. Son médecin détourne le regard, un autre la trahit. Son combat pour reprendre possession de son corps semble ne pas vouloir trouver de solution. Sa seule chance ? Une faiseuse d’anges dont l’adresse se transmet discrètement entre les femmes sur qui le mauvais sort s’est abattu.

Anne, l’héroïne du film © Wild Bunch

L’Évènement étouffe le spectateur de par son cadre anxiogène. Tourné au format 4/3, la fenêtre enferme le public dans le même tourment que sa protagoniste dont la caméra nous montre régulièrement le point de vue. Placée derrière Anne dans les scènes les plus dérangeantes, elle nous plonge dans ses tourments comme si nous les vivions avec elle. La réalité est brute, et on voudrait parfois détourner le regard. Certaines scènes sont proches de l’insoutenable dans ce format presque claustrophobique, auquel vient s’ajouter le décompte des semaines, qui, au fur et à mesure qu’il avance, nous angoisse — les possibilités d’avorter se réduisant petit à petit. La performance d’Anamaria Vartolomei, dont le jeu spontané porte le film, est étonnante et très juste. Elle incarne le déterminisme qui parcourt son personnage, prête à tout pour reconquérir son corps.

Porter un roman autobiographique à l’écran

C’est sur les conseils d’une amie qu’Audrey Diwan se plonge dans la lecture du roman autobiographique d’Annie Ernaux. Après avoir elle-même subit un avortement, découvrir la violence de l’avortement clandestin à l’époque est un choc. Un « effroi », car elle était loin de s’imaginer la violence de cet acte. Aujourd’hui légal, bien que régulièrement remis en cause, le droit à l’avortement permet aux femmes de ne plus risquer leurs vies, une chance qu’Anne n’a pas eue.

« Ce qui est dur lorsque l’on adapte un récit qu’on aime, c’est d’adapter un récit rigoureusement autobiographique »  confie la réalisatrice après la projection. Réaliser un long-métrage sur la vie de quelqu’un d’autre peut s’avérer délicat, et Audrey Diwan tient à le faire avec justesse. Pour travailler son adaptation, elle s’est intéressée à ce que l’écrivaine ne racontait pas dans son livre, à tout ce qui avait pu se passer en hors-champ. Bien qu’une œuvre cinématographique s’écarte souvent du livre dont elle est tirée, la réalisatrice tient à transposer son récit avec justesse, à retranscrire la violence de l’avortement clandestin telle qu’elle était vécue par de nombreuses femmes.

Audrey Diwan répondant aux questions suite à la projection de son film. © Garance Cailliet

Avec ce film, Audrey Diwan vient mettre le doigt sur un tabou : « Je travaille contre le silence, la honte sociale est si forte qu’on a l’impression qu’il ne faut pas en parler ». Même aujourd’hui, l’avortement reste un sujet dont qu’on ose peu aborder publiquement. On peut donc se faire une idée de la dureté d’un tel acte à l’époque et pourtant, « avec des termes comme celui de “ faiseuse d’anges “, rien n’est fait pour qu’on puisse imaginer la réalité : la solitude et la violence vécues par ces femmes ». Une violence retranscrite avec une grande justesse dans le film : entre les plans où l’héroïne n’arrive plus à suivre en cours et subit une pression psychologique, et les scènes où elle tente de se débarrasser de son fœtus. L’Évènement ne laisse pas de repos à sa protagoniste que tout écrase.

L’Évènement est un film fort, qui s’attaque frontalement à son sujet. Intense et juste, le long-métrage bouleverse et, véritable sujet d’actualité, invite à la réflexion tandis que le droit à l’avortement se retrouve menacé au Texas.

Léa Lemaire.


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