Arras film festival: Rencontre avec le réalisateur Thierry de Peretti

Thierry de Peretti présentait le 6 novembre au Arras film festival son nouveau film, Enquête sur un scandale d’Etat, en avant-première. Rencontre avec le réalisateur.

Affiche de la 21ème édition du Arras film festival

Le 23 mai 2016, Libération titrait en Une « Révélations sur un trafic d’Etat ». Le journaliste Emmanuel Fansten sortait un premier article mettant en cause François Thierry, ex-commissaire à l’OCRTIS (Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants) et les méthodes de l’Office pour lutter contre le trafic de drogue en France. Cette enquête s’appuyait sur les propos d’un ancien informateur infiltré, Hubert Avoine. Six ans plus tard, le film Enquête sur un scandale d’Etat, basé sur ces révélations et leurs conséquences, est présenté en avant-première au Arras film festival. Nous avons été à la rencontre de son réalisateur, Thierry de Peretti.

Pourquoi avez-vous choisi de vous emparer d’un scandale comme celui-ci ? D’où êtes-vous parti ? 

Thierry de Peretti (TP) : C’est presque une commande. Je n’ai pas fait mille films et ceux que j’ai fait, jusqu’à présent, se passent en Corse, d’où je viens. C’est mon territoire à la fois de fiction, intime, c’est là où les questions politiques sont, pour moi, les plus saillantes. Après mon film précédent, Une vie violente (2017), un producteur de série m’a proposé le livre en me disant qu’il avait les droits. J’ai trouvé ça intéressant mais je lui ai dit que c’était trop éloigné de moi, de mes obsessions, de mon sujet pour passer trois ans de ma vie à en faire un film. J’ai quand même rencontré Emmanuel et Hubert, qui avaient déjà écrit le livre. Ils étaient à 100 000%, comme un petit couple, à se chamailler, à se disputer parce qu’ils se connaissaient depuis longtemps, à essayer de me raconter, mais ça partait dans tous les sens. J’avais envie de raconter le niveau de folie de leur engagement. Je me suis dit que si j’arrivais à raconter ça au cinéma et que ce soit clair et passionnant, sans édulcorer, sans simplifier, sans synthétiser, tel que je l’entends, ça me passionnerait. Ça m’intéresse parce que j’ai l’impression que la fiction aujourd’hui, dans les séries ou au cinéma, m’endort. Elle m’hypnotise et ne me réveille pas, ne met pas assez à jour mes représentations. Par ailleurs, la question du réel m’intéresse. Dire comment on prélève un morceau d’histoire et comment on le donne à l’image, dans sa vérité et sa complexité. 

Quelle part de liberté fictionnelle avez-vous prise par rapport à ce qui s’est passé dans la réalité ?

TP : Ce sont vraiment les questions essentielles du film et de la mise en scène. Le film est très documenté. La construction des scénarios est faite à partir de vrais entretiens, menés par Emmanuel Fansten et Hubert Avoine en vue d’écrire le livre (L’infiltré : De la traque du Chapo Guzman au scandale français des stups, Hubert Avoine et Emmanuel Fansten, ndlr), d’auditions, de procès-verbaux, d’interviews. Donc, il y a des moments de ces entretiens que l’on a reproduit verbatim dans le film entre Roschdy Zem et Pio Marmaï. Ce qui créé la fiction, c’est la mise en scène, la distance, le point de vue et le montage de tous ces éléments-là. Ce sont des éléments vrais et bruts, des sources, mais le film n’est pas pour autant un documentaire. Ce n’est pas parce que je vais répéter exactement les mêmes mots que ça va être vrai et qu’il va y avoir quelque chose qui est de l’ordre de la vérité. Comment en faire de la fiction, une équivalence de cinéma ? La fiction est aussi présente parce qu’on ne se pose pas la question de montrer les personnages dans les moments les plus intimes. On a un sujet qui est complexe, qui a à voir avec les médias, le spectacle, la drogue et le trafic de drogue. Comment arrive-t-on à restituer un peu de cette vérité-là ? Comment arrive-t-on à en faire quand même du cinéma et pas justement du journalisme ? Moi, je ne suis pas journaliste. L’idée était quand même de produire quelque chose qui ait une valeur de cinéma, une valeur poétique. 

Vous n’avez pas conservé le nom des protagonistes ayant révélés l’affaire en 2015, pourquoi ?

TP : On ne peut pas, en France, utiliser les vrais noms pour la fiction. C’est interdit, surtout quand les affaires ne sont pas jugées. Le personnage le plus proche c’est Hubert Antoine qui, dans la vie, s’appelait Hubert Avoine. 

Avez-vous demandé aux acteurs jouant les journalistes de s’imprégner du milieu journalistique et/ou de l’affaire ? 

TP : Bien sûr ! Ils ont été à Libération et ont vu le travail. Mais après, ce n’était pas pour faire du mimétisme. Eux-mêmes, Julie (Julie Moulier, qui joue le rôle de la journaliste Julie Mondolori dans le film, ndlr) est une actrice qui, dans son métier, a un rapport à la parole, à l’engagement, très très fort. Donc elle est capable de prendre en charge la réalité de ce métier-là et de lui donner une forme. Ils ont fait un énorme travail. Je leur ai confié beaucoup de choses. La réalité de l’incarnation de ça est le travail des acteurs. 

Vous livrez dans le film une vision du monde journalistique et ce dernier vous a permis de vous immerger un peu plus dedans. Quelle vision avez-vous actuellement du journalisme ?

TP : Je suis extrêmement admiratif, parce que j’ai vu le travail fort et puissant de quelqu’un comme Emmanuel ou les autres journalistes de Libé, dans leurs secteurs. Je vois comment ils approfondissent les choses, souvent dans des conditions économiques et professionnelles complexes. D’un autre côté, Je trouve que la presse, les médias, peuvent avoir une tendance peut-être non pas à « fictionner » les choses mais à les « feuilletonner ». Cette injonction à faire du clic, je trouve que cela a une vraie incidence sur le contenu ou les orientations de certains articles. C’est ce que je vérifie quand je vois les axes presque idéologiques de certains journaux qui deviennent des axes commerciaux. Ce qui ne veux pas dire que le travail n’est pas honnête et intègre. Le contexte général, des médias et du spectacle dans leur ensemble, n’est pas favorable à faire émerger la complexité du réel. Et la question qui revient souvent, après le visionnage du film c’est: « Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est faux ? Est-ce qu’il (Hubert Antoine, ndlr) dit la vérité ? ». Aujourd’hui, on nous pousse en permanence à nous poser ces questions. La valeur des choses ne se mesure pas qu’à cet endroit-là. J’ai l’impression que le seul but du journaliste est de traquer les fake news ou, au contraire, de les produire. En tant que lecteur et spectateur, j’ai l’impression d’avoir mes antennes uniquement dressées sur la question de savoir si c’est vrai ou faux. Et tout d’un coup, j’ai l’impression de passer à côté de tout le reste, c’est-à-dire d’un récit complexe qui est vrai à un moment, faux à d’autres, sans que cela ne soit forcément contradictoire.

Est-ce pour cette raison que la scène finale, se déroulant dans un tribunal, met en scène un échange cordial entre Jacques Billard et les deux journalistes attaqués pour diffamation par ce dernier ?

TP : Oui ! Exactement ! Mais après je ne juge pas ça. C’est une façon de travailler. On travaille avec les gens, ce n’est pas parce qu’on a mis en cause quelqu’un dans la presse qu’on ne peut pas avoir des relations cordiales. Mais cela pose quand même un certain nombre de questions. Ce n’est pas parce qu’ils vont se serrer la main dans un espèce de pacte de non-agression que ça décrédibilise tout ce qui a été dit ou écrit. Mais c’est quand même important de dire que la posture de « tu es mon ennemi ! », encore une fois, c’est une injonction. Je trouve que c’est une façon de voir qui a montré ses limites et a fait long feu.

Le film est à retrouver en salle à partir du 9 février 2022.

Interview réalisée conjointement avec Flavie Kazmierczak, du Quotidien du Cinéma 

Manon Aoustin


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